Nous avons toujours tissé des récits pour rendre le monde habitable : mythes, cadres, modèles, métaphores. Le problème n’est pas de fabriquer ces toiles — c’est d’oublier qu’elles sont des constructions.
À chaque époque, l’humain croit avoir enfin atteint la lucidité, alors qu’il ne fait souvent que changer de cadre dominant.
De l’âge des mythes à la jonction cartésienne entre théologie et raison, de la spécialisation moderne aux métaphores du cerveau-machine, des experts prisonniers de leurs modèles aux dérives du fact-checking institutionnalisé, le même mécanisme se répète : le cadre devient invisible, puis normatif.
L’IA n’invente rien de fondamental. Elle révèle un rapport ancien aux outils, à la peur, à la décharge cognitive et à la transmission. Le véritable gouffre n’est pas technologique, mais éducatif et noétique.
S’inspirant de Spinoza, cet article propose une sortie non réactionnaire : ne pas détruire les cadres, mais apprendre à les voir. Car comprendre la toile que nous tissons — individuellement et collectivement — est une condition essentielle pour augmenter notre puissance d’agir et redevenir réellement libres.