Le Théâtre qui cartonne · Emma Fourtou
Emma Fourtou est venue écouter la colère de la jeunesse. Dans la rue, un journaliste lui pose quelques questions. Ça tombe bien : elle a toujours une réponse.


Lire la BD en texte
Devant le lycée, un journaliste interroge Emma Fourtou au milieu de la manifestation.
Journaliste : Bonjour Emma Fourtou. Vos premières impressions ?
Emma : Ces jeunes veulent étudier dans de bonnes conditions. Il faut taxer le capital et écouter nos revendications, au lieu de nous gazer.
Un bruit de casse interrompt l’interview.
Journaliste : Justement, vous condamnez les violences ?
Emma : Ce que je condamne, c’est un État qui matraque sa jeunesse. Cette colère est légitime face aux violences sociales et au racisme institutionnel.
Un homme sort du Foot Locker ravagé avec trois boîtes de chaussures.
Journaliste : Quel rapport entre dévaliser Foot Locker et leurs études ?
Emma : L’égalité des chances, ça commence aussi par pouvoir se chausser dignement pour aller en cours.
Un autre homme sort de Dior chargé de sacs.
Journaliste : Dior, c’est pour le cartable ?
Emma : On expose du luxe à des familles qui n’ont plus rien. Cette frustration, le capitalisme l’a fabriquée. Noël approche : eux aussi voudraient offrir autre chose que des privations à leurs enfants.
L’épicier regarde son magasin se faire saccager. Il reste silencieux, ses clés à la main.
Journaliste : Et lui, c’est quoi son tort ?
Emma : Lui aussi est victime de l’abandon des quartiers populaires. Nunez préfère gazer des lycéens plutôt que protéger les petits commerçants.
Emma poursuit son explication pendant que le commerçant regarde les dégâts.
Journaliste : Donc c’est à lui de payer pour leur colère ?
Emma : Une explosion sociale fait des dommages collatéraux. Vous voyez les conséquences. Moi, je vous parle des causes.
Une insulte et un appel au secours viennent d’une rue adjacente. L’agression reste hors champ.
Voix masculine hors champ : SALE PUTE DE BLANCHE !
Voix féminine hors champ : AU SECOURS !
Journaliste : Elle se fait insulter parce qu’elle est blanche. Là, vous parlez de racisme ?
Emma : Vous mettez sur le même plan une parole de colère et un système de domination. C’est précisément comme ça qu’on invisibilise le racisme subi par ces jeunes.
Le journaliste aide une vieille dame à se mettre à l’abri.
Journaliste : On peut quand même avoir un peu de compassion pour elle ?
Emma : Et pour ce jeune ? Vous vous demandez ce qu’il a subi pour en arriver là ?
Le journaliste s’adresse à un policier. Emma recommande la retenue.
Journaliste : Vous pouvez intervenir ?
Policier : Désolé. Consigne : éviter l’escalade.
Emma : Il faut savoir faire preuve de retenue. On ne répond pas à la détresse sociale par la violence.
Un homme arrache le téléphone d’Emma et s’enfuit. Elle se tourne vers le policier, furieuse.
Emma : AH LE FILS DE PUTE ! MON TÉLÉPHONE ! MAIS TIRE ! TIRE-LUI DESSUS !
Le policier regarde Emma, consterné.
Policier : Bismillah, c’est les ténèbres.
Making-of : elle a réponse à tout
On n’a pas sorti l’excusocratie du chapeau. Pendant l’écriture, on est allé puiser dans des prises de parole réelles à gauche. Certaines formulations sont très proches de nos bulles ; d’autres nous ont fourni le raisonnement qu’Emma pousse ensuite jusqu’à l’absurde.
- Emma Fourreau, interview à ICI Normandie, vers 1:00 : interrogée sur les pillages, elle dit les regretter, puis, à propos de Sephora : « je vois surtout une misère sociale qui s’exprime ». Elle revient aux causes et au modèle consumériste. Les cadeaux de Noël sont évoqués plus loin, à propos du calendrier des manifestations ; on a déplacé cet argument dans la scène de Dior.
- Khalamité, extrait diffusé par TwitchGauchiste, vers 0:35 : « Est-ce que le luxe finalement c’est pas déjà de la provocation ? ». Le passage associe luxe inaccessible, frustration et pillage, tout en distinguant comprendre la casse et l’encourager.
- Emma Fourreau, « La France mutile ses enfants » : elle oppose la compassion pour les jeunes blessés à celle accordée aux dégâts matériels et met en cause les autorités. Cette opposition a aussi nourri les réponses de notre personnage.
La mamie, le téléphone et l’ordre de tirer sont, eux, notre invention. Le travail a consisté à raccorder ces arguments et à pousser leur logique jusqu’au moment où Emma devient elle-même la victime.
Le plus difficile, c’était de construire autre chose qu’un catalogue d’excuses. Il fallait que le journaliste rebondisse sur ce qu’Emma venait de dire, et que le décor lui apporte aussitôt une objection.
Les études amènent les chaussures. Les sacs Dior font entrer le luxe, la frustration, puis les cadeaux de Noël. La famille compte beaucoup dans son discours ; quelques pas plus loin, un épicier regarde disparaître ce qui fait vivre la sienne.
On a beaucoup repris ce passage. Le commerçant a fini par se taire. Il reste au fond de son magasin saccagé pendant qu’Emma parle en son nom. Le journaliste demande : « Et lui, c’est quoi son tort ? » Elle le reconnaît comme victime, puis le range parmi les dommages collatéraux. Il tient encore ses clés. Son affaire tient beaucoup moins bien.
Visuellement aussi, il fallait sortir de la répétition. Emma avait presque toujours la même pose, paume ouverte et téléphone levé. On lui a donné de l’indignation, de la compassion théâtrale, un doigt accusateur et cette petite sérénité de celle qui vient de tout expliquer. Les arbres avaient, eux, décidé de fleurir la catastrophe : on a retiré le joli tapis de feuilles pour retrouver du verre, de la fumée et des emballages éventrés.
La chute demandait surtout un raccord très court : elle recommande la retenue, puis son téléphone disparaît. Les années d’histoire, les causes et les rapports de domination s’effacent d’un coup. Cette fois, le responsable est facile à désigner.
Derrière la blague : l’excusocratie
L’excusocratie, c’est ce moment où les explications servent à dispenser quelqu’un de répondre de ses actes. Ici, le personnage trouve une cause à chaque scène ; les victimes, elles, attendent qu’on s’occupe de ce qui leur arrive.
Le commerçant et la dame deviennent secondaires dans le discours censé les comprendre. Le téléphone d’Emma remet brutalement les priorités dans l’ordre.
Pour continuer au Théâtre : Marketing politique et La Taupe a révisé.
Fiction satirique inspirée de prises de parole publiques. Les scènes et dialogues de la BD sont une construction, pas une retranscription. Écriture et images travaillées avec l’aide d’IA.