La technique du tiroir — Le casophobe a besoin d’une commode

Noétique / Essai

Le casophobe a besoin d’une commode.

Je suis casophobe. Les cases m’agacent. Dès qu’on prétend avoir rangé quelqu’un, une œuvre ou une idée une bonne fois pour toutes, j’ai envie de regarder ce qui dépasse.

Et voilà que j’ai besoin d’une commode.

Ça m’est revenu en parlant de poésie. Il y a des textes qui m’énervent terriblement. Je les lis, je reconnais quelque chose qui me déplaît, puis je continue à leur répondre dans ma tête. L’auteur a terminé son poème. Moi, j’en suis encore au troisième débat intérieur.

À un moment, j’aimerais bien retourner écrire les miens.

Le poème est publié, le débat continue

Dans nos discussions, nous avons appelé cela le lyrisme sentencieux : cette impression d’entendre une voix délivrer ses vérités, expliquer ses symboles et parfois nous installer gentiment à la place de celui qui doit comprendre la leçon. Moi, cette posture me hérisse. Il faudra un autre article pour regarder les textes et expliquer précisément pourquoi.

Mais trouver le nom faisait déjà quelque chose. Je pouvais distinguer le procédé qui m’agaçait. Au lieu de repartir dans une enquête complète à chaque nouveau poème, je pouvais me dire : « Ah oui, je reconnais. C’est ça que je n’aime pas. »

Le nom devenait une poignée.

Je savais un peu mieux ce qui me déplaisait dans cette écriture. Et je pouvais accepter que cette écriture existe, qu’elle plaise à d’autres, sans être obligé de la trouver bonne ni d’y consacrer mon après-midi.

Nommer, déposer, fermer

La technique du tiroir, telle que je l’imagine ici, commence par ce geste tout simple : donner une place à ce qui prend toute la place.

J’imagine le tiroir. Je peux y déposer cette idée, cet agacement, cette réponse que j’ai déjà reformulée dix fois. Je le ferme. Dans les grands soirs, je ferme à clé et je jette la clé. Il y a des moments où j’ai envie d’un geste aussi net.

C’est un peu comme la lettre qu’on écrit. On peut l’envoyer, la garder, la brûler. Avoir trouvé les mots laisse encore le choix de ce qu’on en fait. Tout ce qui demande à sortir de nous ne demande pas forcément à arriver chez quelqu’un.

Parfois, j’aurai besoin d’écrire trois lignes pour déposer ce qui tourne. Parfois, le nom trouvé suffira à marquer : j’ai regardé, je sais pourquoi ça m’agace, j’en ai assez fait pour aujourd’hui.

La pensée peut revenir. Le tiroir imaginaire n’a pas signé de contrat de disparition.

Une case peut encore s’ouvrir.

« Je reconnais ce qui m’agace. »

Je lui donne une place et je peux retourner à ce que je faisais. Une surprise peut encore rouvrir le tiroir.

« Je sais déjà tout de lui. »

L’étiquette explique chaque nouveau texte, chaque geste. Je finis par ne plus voir ce qui lui échappe.

Le rangement devient utile quand il permet de poursuivre. Il se fige quand plus rien ne peut déplacer la case.

À sept heures, ce tiroir-là

Il y a aussi les tiroirs dans le temps. De 7 h à 7 h 30, je fais ceci. Ensuite, je passe à cela. Une tâche a un endroit où m’attendre. Elle n’a plus besoin, dans mon organisation, d’être une possibilité ouverte à chaque instant.

Le créneau doit correspondre à quelque chose de faisable. « Je m’en occuperai un jour » me laisse exactement le même problème. « Demain, à sept heures, je reprends ce paragraphe pendant une demi-heure » donne un début et une action.

Ce rapprochement possède un appui expérimental : dans plusieurs études, Masicampo et Baumeister ont observé que formuler des plans précis pour des objectifs inachevés réduisait les pensées intrusives et les interférences liées à ces objectifs. Les participants pouvaient ainsi mieux se consacrer à une autre tâche. Leur état émotionnel ne s’améliorait pas nécessairement pour autant.[1]

Ça éclaire le créneau et le plan. Mon agacement devant un poème est une autre situation ; je fais un rapprochement, pas une démonstration de l’efficacité de la commode entière.

La volonté devant les M&M’s

Pour moi, l’exemple est très concret : les M&M’s. On peut parler de régulation, de discipline, de volonté. Il y a aussi une décision prise au magasin : ne pas acheter le paquet.

Je me connais assez pour savoir que, s’il est là, la discussion va reprendre. Et je n’ai pas forcément envie de consacrer ma soirée à une négociation avec une cacahuète.

C’est ce que j’entends par ergonomie mentale. Regarder comment je fonctionne et aménager les conditions. Une note à retrouver facilement, un créneau réaliste, un paquet laissé au magasin : des gestes différents, qui changent les situations dans lesquelles je vais devoir décider.

Je trouve la tension intéressante. Me réguler peut être utile. Prévoir que je n’aurai pas envie de me réguler quinze fois peut l’être aussi.

Comprendre quelqu’un change la réponse

Les cases ont également cet usage dans nos relations. Quelqu’un tient énormément aux règles. Quelqu’un d’autre ne supporte pas les grossièretés. Le comprendre peut me conduire à préciser un accord, à annoncer un changement, à choisir d’autres mots.

On vit dans une époque où le vocabulaire du diagnostic circule facilement. Moi aussi, je peux dire un peu vite : « Il est psychorigide. » Mais de quoi ai-je besoin pour répondre ? Savoir ce qui compte pour lui dans cet échange. Si je sais qu’il attend un engagement formulé clairement, je peux être plus précis.

La case me sert lorsqu’elle m’aide à rencontrer cette personne. Elle peut aussi m’en éloigner, si je commence à expliquer chacun de ses gestes par le même mot. Je risque alors de ne plus remarquer ce qu’elle me montre de différent.

Adapter ma façon de parler reste un choix. Je peux comprendre une attente, la respecter quand elle me paraît raisonnable, et poser une limite lorsqu’elle me demande trop.

Des lectures, des appuis et une commode personnelle

Cette réflexion vient aussi de mes lectures, notamment de Fabien Olicard, et de mon intérêt pour les explications du fonctionnement mental. Ses contenus abordent l’organisation, la planification et la prise de décision ; son programme Gérer son temps leur consacre plusieurs épisodes.[3] L’image du tiroir est ici la manière dont je rassemble et prolonge ces questions.

Un autre rapprochement est celui de la décharge cognitive. Risko et Gilbert décrivent sous ce terme le recours à des actions et à des supports extérieurs pour réduire certaines exigences d’une tâche. Programmer un rappel en est un exemple : une partie du travail est confiée à l’environnement.[2]

Quand j’écris une idée sur une feuille ou que j’installe un rappel, le lien est assez direct. Quand je ferme un tiroir uniquement dans mon imagination, je travaille avec une image mentale : ce n’est pas le même dispositif. Ces travaux éclairent certaines pièces du meuble. Ils ne prouvent pas que visualiser une commode fait cesser les ruminations.

Quand la case devient trop commode

C’est là que mon côté casophobe revient tirer sur la poignée.

Une catégorie peut devenir tellement pratique qu’on cesse de regarder. Tout confirme ce qu’on avait décidé. Dans le vocabulaire du blog, cela peut rejoindre la scolastase : une pensée structurée qui n’arrive plus à se laisser corriger par ce qu’elle rencontre.

Si un poème me surprend, j’aimerais encore pouvoir le reconnaître, même s’il vient de quelqu’un dont l’écriture m’agace habituellement. Si une personne change, mon étiquette doit pouvoir changer aussi.

Et certains tiroirs contiennent une action qui attend vraiment : une réponse promise, un problème matériel, quelque chose à réparer. Leur donner une place devrait m’aider à les reprendre. Les fermer pour toujours finirait par me compliquer la vie.

Voilà la tension qui m’intéresse : assez de rangement pour continuer à vivre, assez de jeu pour continuer à découvrir.

Je suis casophobe.
J’ai besoin d’une commode.
Et maintenant, il faut que je retrouve la clé.

Sources et prolongements

  1. Masicampo, E. J. et Baumeister, R. F. (2011). Consider it done! Plan making can eliminate the cognitive effects of unfulfilled goals. Journal of Personality and Social Psychology, 101(4), 667–683. DOI : 10.1037/a0024192.
    Études expérimentales sur des objectifs inachevés et des plans précis. Le passage de cet article concerne ces tâches, pas une validation de la visualisation du tiroir.
  2. Risko, E. F. et Gilbert, S. J. (2016). Cognitive Offloading. Trends in Cognitive Sciences, 20(9), 676–688. DOI : 10.1016/j.tics.2016.07.002.
    Revue de recherche sur l’usage du corps et de l’environnement pour modifier la demande cognitive d’une tâche.
  3. Fabien Olicard, avec Majelan Studio (2021). Gérer son temps. Programme audio dont la présentation mentionne notamment la planification et la prise de décision. Référence de transmission et d’inspiration, distincte des articles de recherche ci-dessus.

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