Derrière l’épingle de Du Fu : la Chine des Tang

Poésie / Atelier · Autour des poèmes

Dans L’épingle et la pomme, on avait suivi un mouvement étonnant : un pays ravagé, une capitale occupée, des nouvelles de la famille qu’on attend, puis quelques cheveux qui ne retiennent presque plus une épingle.

J’avais envie de regarder un peu autour de cette tête. Dans quel monde Du Fu écrivait-il ? Quelle place pouvait y prendre un poète ? Pour mieux l’entendre, faisons un détour par son époque et deux autres poètes.

Un empire, une capitale, puis la guerre

Nous sommes au VIIIᵉ siècle, sous les Tang, une dynastie qui règne de 618 à 907. La Chine a été réunifiée sous les Sui, la dynastie précédente. À Chang’an, la capitale, se croisent des marchands, des religieux et des envoyés venus d’Inde, de Perse, de Corée ou du Japon. Des langues et des croyances circulent avec les marchandises. [1]

La poésie participe à la vie des lettrés. On écrit pour un ami qui part, une visite, un banquet. Composer des vers entre aussi dans les épreuves de recrutement de l’administration, même si les protections et les grandes familles restent puissantes. Savoir écrire peut ouvrir une porte, entretenir une amitié, donner une place. [2]

Puis ce monde se déchire. La rébellion d’An Lushan, de 755 à 763, ravage le cœur de l’empire. Du Fu est capturé en 756 et s’échappe l’année suivante pour rejoindre la cour. Sa famille est loin. Vue de printemps, le poème de notre épingle, naît pendant sa captivité dans la capitale occupée. [3][4]

Trois poètes dans ce monde

Du Fu, jusque dans les cheveux

Du Fu voudrait servir l’État, mais sa carrière lui apporte des déceptions. Il prend à cœur le sort du pays comme celui des siens.

Dans Vue de printemps, la végétation revient au milieu du désastre et une lettre de la famille devient un trésor. Le royaume et le crâne appartiennent au même poème. [4]

Li Bai invite la lune

Li Bai, également appelé Li Bo, cultive une figure extravagante, éprise de liberté. Il y a chez lui une manière de jouer son propre personnage, de prendre ses aises avec les conventions.

Dans Buvant seul sous la lune, il se retrouve avec son vin et personne avec qui le partager. Qu’à cela ne tienne : il invite la lune, puis compte son ombre parmi ses compagnons. Les voilà trois. La lune ne sait pas boire et l’ombre se contente de suivre, mais la solitude a changé d’allure.

Il a refait la scène à sa convenance. C’est assez difficile de ne pas reconnaître une personnalité là-dedans. [5]

Wang Wei prend le temps d’écouter

Wang Wei est poète, peintre et fonctionnaire. Il écrit la retraite et le paysage tout en continuant à servir à la cour. La campagne peut être assez proche pour qu’on y séjourne quelques jours avant de reprendre ses fonctions.

Dans L’Enclos aux cerfs, personne n’est visible, mais des voix se font entendre. Puis la lumière entre dans les bois et éclaire la mousse. On reste un moment à regarder et à écouter.

Sa poésie fait se rencontrer le retrait taoïste, l’attention bouddhiste à l’apaisement des passions et le souci confucéen des liens humains. Ces traditions se mêlent dans une même vie. [6]

Ces trois voix donnent envie de préciser la comparaison avec notre individualisme européen moderne. Ici, on voit une personne prendre place parmi des devoirs, des amitiés, des institutions ; on la voit aussi s’en écarter, chercher la solitude ou se donner des compagnons célestes. Chacun s’y prend à sa manière. C’est par leurs textes que j’ai envie d’approcher ces différences.

Revenir à l’épingle

Reprenons les deux derniers vers de la traduction de travail donnée dans notre premier article :

À force de gratter mes cheveux blancs, ils se font plus rares ;
bientôt ils ne suffiront plus à retenir l’épingle.

Le sinologue Paul Rouzer relie cette image à la coiffe du fonctionnaire, maintenue par des épingles dans les cheveux. Dans sa lecture, l’épuisement du corps menace aussi la capacité du poète à servir l’État. Cette interprétation donne un appui à celle que nous avions suivie dans L’épingle et la pomme. [4]

On peut alors sentir davantage ce qui tient dans ce petit objet : un homme qui vieillit, qui attend des nouvelles et qui voudrait encore être utile dans un monde bouleversé. Son inquiétude finit par se voir dans ce qui tient mal sur sa tête.

La première lecture m’avait arrêté sur l’épingle. Ce détour me donne envie de relire le poème entier, de retrouver le chemin qui va du pays ravagé à ces quelques cheveux.

J’ai un peu plus de monde autour de cette tête, maintenant.

Revenir à L’épingle et la pomme pour relire le poème entier et les premières impressions.

Sources et repères

1. La Chine des Tang — Metropolitan Museum — dynastie, capitale et échanges.

2. La poésie dans la vie des lettrés — Columbia — examens, amitiés et occasions d’écrire.

3. Du Fu et la rébellion d’An Lushan — Columbia — guerre, captivité et parcours du poète.

4. Lire Vue de printemps — Columbia — analyses de Stephen Owen et Paul Rouzer, notamment du dernier couplet.

5. Li Bai et ses compagnons de lune — Columbia — le personnage du poète et Buvant seul sous la lune.

6. Wang Wei : paysage et retraite — Columbia — les trois enseignements et L’Enclos aux cerfs.

Les vignettes sont des évocations graphiques. Les passages consacrés à Li Bai et à Wang Wei paraphrasent leurs poèmes. Les deux vers de Du Fu reprennent notre traduction de travail.

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