Je m’étais désabonné du Canard Réfractaire.
Puis l’algorithme m’a servi une vidéo intitulée : Le système va s’effondrer… et c’est une bonne nouvelle.
Forcément, j’ai cliqué.
Le sujet chatouillait un de mes petits bébés conceptuels : la Scolastase. J’aurais pu dire :
Ah ! Vous voyez que j’avais raison !
Mais se servir d’une mauvaise démonstration parce qu’elle confirme notre idée, c’est précisément commencer à faire ce qu’on reproche aux autres. C’est chiant, la cohérence.
Une inquiétude réelle
Le point de départ n’est pas idiot.
L’investissement dans l’IA est gigantesque. Les centres de données coûtent une blinde et personne ne sait si toutes les entreprises engagées gagneront assez pour rembourser la fête.
Il peut y avoir une bulle, des faillites et une propagation des pertes par le crédit.
Jusque-là, très bien.
Puis la vidéo assemble ceci :
investissements massifs → bulle → faillites → banques paralysées → effondrement → occasion révolutionnaire.
Chaque flèche contient un énorme peut-être.
La vidéo les soude ensemble et appelle ça une mécanique.
Le grand shaker financier
On met dans le verre les investissements prévus, les dépenses engagées, les dettes, le private credit, la capitalisation boursière et les programmes annoncés sur dix ans.
On ajoute Oracle, Lehman Brothers, la Chine et trois gouttes de « risque systémique ».
On secoue très fort.
Et, au fond du shaker, LFI apparaît.
Les 1 500 milliards attribués à JPMorgan ne sont pas 1 500 milliards déjà prêtés à l’IA. C’est un programme sur dix ans couvrant aussi les minerais critiques, l’industrie, la défense, l’énergie et la cybersécurité. L’IA est dedans ; elle n’est pas le tout.
Même glissement avec la Fed : son étude estime l’investissement annuel dans les centres de données autour de 370 milliards de dollars à la mi-2026. Ce n’est pas une mesure de « l’engagement des banques dans l’IA ».
Les nombres sont énormes. Mais un nombre énorme ne devient pas plus précis parce qu’on lui met une musique de fin du monde derrière.
Le shadow banking peut réellement transmettre des pertes. Mais prononcer « interconnexion » et « contamination » sans montrer qui prête à qui, combien et avec quelles garanties, ce n’est pas encore expliquer.
C’est faire entrer le requin dans la bande-son.
Quand la grille choisit déjà la sortie
Le problème n’est pas que les auteurs soient de gauche. Le problème commence lorsque leur grille distribue les rôles avant la fin de l’enquête :
- la finance est le monstre ;
- l’État devient le sauveur ;
- la Chine sert de preuve lorsqu’elle contredit Wall Street ;
- l’effondrement doit ouvrir la voie au bon gouvernement radical.
Voilà le Monocadre : la grille n’éclaire plus seulement le réel, elle décide ce que l’événement doit signifier.
Puis arrive la Scolastase : la pensée reste savante et pleine de chiffres, mais ne peut plus être surprise. Si le capitalisme tombe, elle avait raison. S’il encaisse, c’est qu’il capture tout. Si l’État intervient, il était la solution. Sinon, il est soumis à la finance.
Le système théorique gagne à tous les coups. C’est pratique. Le réel, un peu moins.
Une crise financière ne choisit pas le vainqueur. Elle peut produire des nationalisations, mais aussi du chômage, de l’austérité ou un sauvetage pourri avant que tout recommence.
Les premiers à prendre la vague ne seront probablement pas les gestionnaires de fonds qui possèdent trois maisons. Ce seront les salariés, les petites entreprises, les locataires et ceux qui découvrent déjà la fin du mois vers le 12.
La vidéo finit pourtant par montrer les figures politiques assez « radicales » pour profiter de la fenêtre historique. Le décryptage financier avait une destination. Elle était simplement rangée dans le coffre depuis le départ.
Rouvrir aussi ses propres dossiers
Je ne regarde pas cette mécanique depuis une tour propre.
J’ai moi-même écrit La course à l’IA : quand la technologie dépasse l’humanité. J’y opposais assez nettement un Occident occupé à gonfler une bulle narrative et une Chine occupée à construire des infrastructures.
L’intuition reste intéressante. Le partage des rôles était trop propre. Depuis, la technologie, les investissements et la concurrence ont bougé. Mon texte doit donc être rouvert lui aussi.
Apprendre ne consiste pas à conserver la phrase qui avait l’air lucide. Cela consiste à regarder ce qu’elle vaut encore après que le monde a continué sans nous demander la permission.
Cela rejoint La gauche va s’effondrer : le problème n’est pas de se tromper. Il commence lorsque chaque information nouvelle est digérée par une conclusion qui, elle, ne bouge jamais.
Le Canard Réfractaire essaie pourtant. Il cherche des chiffres et tente de montrer une mécanique. Voilà pourquoi son retour au vieux récit est frustrant : la pensée s’est mise en route, puis sa grille l’a raccompagnée à la maison.
Bon signal d’alarme, mauvaise prophétie
Il existe peut-être une bulle de l’IA. Son financement mérite d’être étudié. Des entreprises tomberont probablement et certains montages peuvent contaminer d’autres acteurs.
Mais une inquiétude juste ne rend pas automatiquement juste le récit construit autour.
Vous aviez promis d’expliquer une mécanique.
Vous avez fabriqué une morale électorale.
Bon signal d’alarme.
Mauvaise prophétie.
Éric Sadin, sors de ce corps !
Pour aller voir par soi-même
- La vidéo du Canard Réfractaire
- L’étude de la Réserve fédérale sur l’investissement dans les centres de données
- Le programme de 1 500 milliards annoncé par JPMorganChase
- Le texte de Frédéric Lordon dont s’inspire la vidéo
- Autopsie d’un monocadre politique