Comment j’écris un poème sans commencer par écrire

De l’image qui résonne à la salle d’attente des idées

On ne me demande jamais comment j’écris un poème.

Alors je vais vous le dire.

La vérité, c’est que je ne commence presque jamais par écrire.

Je commence par regarder.

Une peinture.

Un film.

Une chanson.

Un poème.

Un mythe.

Une conversation.

Ou simplement un bourdon qui manque sa fleur.

Je laisse une image entrer.

Je ne cherche pas immédiatement ce qu’elle veut dire. Je me demande d’abord :

Qu’est-ce que cela fait résonner en moi ?

La différence est importante.

Une œuvre ne se résume jamais à son message. Elle possède un ton, un rythme, des silences, des tensions, une manière particulière de regarder le monde.

Une simple affiche peut parfois faire remonter un souvenir, une émotion, une scène de film, une idée philosophique ou quelque chose de plus difficile à nommer.

Tout arrive en même temps.

Ensuite, il faut faire le tri.

J’essaie alors d’extraire la substantifique moelle de l’œuvre.

Non pas une vérité cachée qu’il faudrait découvrir comme un détective particulièrement intelligent. Plutôt ce qui la fait vivre.

Pourquoi cette scène me touche-t-elle ?

Pourquoi cette image reste-t-elle dans ma mémoire ?

Pourquoi ce personnage continue-t-il de m’accompagner longtemps après la fin du film ?

Et surtout : pourquoi cela me fait-il penser à autre chose ?

La salle d’attente des idées

Je ne sais pas vraiment si j’ai une méthode.

J’ai plutôt une salle d’attente.

Les images, les idées et les opinions restent dans un coin de ma tête. Certaines attendent sagement. D’autres tapent du pied. Et parfois, deux choses qui semblaient n’avoir aucun rapport commencent à discuter entre elles.

Tiens, cela me fait penser à ça.

Puis vient la question qui m’intéresse vraiment :

Quel est le rapport entre les deux ?

C’est ainsi que certains de mes articles apparaissent.

Dans L’Architecte fatigué, par exemple, une même figure semblait traverser plusieurs œuvres. Je la retrouvais dans Matrix, puis dans Le Garçon et le Héron, avant qu’elle ne commence à résonner avec d’autres histoires.

Il ne s’agissait pas simplement de repérer plusieurs architectes dans plusieurs films.

Quelque chose circulait entre eux.

Une même fatigue.

Une même difficulté à habiter le monde que l’on a construit.

Une idée n’est donc jamais complètement fixe. Elle se déplace, rencontre d’autres images et change au contact de ce qu’elle découvre.

C’est tout simple. Mais une grande partie de ma manière d’écrire tient dans cette mécanique :

Cela me fait penser à cela. Pourquoi ?

Une image plutôt qu’une explication

La poésie permet précisément de dire les choses autrement.

Pas seulement de remplacer un mot ordinaire par un mot plus joli, mais de donner une image à quelque chose qui n’en avait pas encore.

C’est peut-être pour cela que nous disons spontanément qu’une image est poétique.

Elle ne se contente pas d’expliquer.

Elle fait apparaître.

Un remous qui ride un reflet peut parler du temps.

Un bourdon qui manque sa fleur peut parler de l’échec avec davantage de tendresse qu’un long discours.

Une petite abeille derrière une fenêtre peut faire remonter tout un monde intérieur.

Il m’est arrivé d’écrire un poème simplement en regardant une affiche. L’image avait fait résonner tellement de choses en moi que je ne pouvais plus vraiment la laisser tranquille.

Ou peut-être était-ce elle qui refusait de me laisser tranquille.

Je suis un peu obsessionnel.

Lorsqu’une image m’intrigue, elle peut tourner longtemps dans ma tête. Je la regarde sous plusieurs angles. Je cherche l’auteur. Je me demande ce qu’il a voulu dire, ce qu’il a lui-même regardé, ce qui l’a inspiré consciemment ou inconsciemment.

Est-ce que nous avons vu les mêmes films ?

Est-ce que nous avons rencontré les mêmes mythes ?

Est-ce que cette œuvre résonne en lui comme elle résonne en moi ?

Cette curiosité nourrit l’image jusqu’à ce que j’en fasse quelque chose.

Un poème.

Un article.

Une peinture.

Une chanson.

Ou parfois un dossier rempli de notes incompréhensibles que je retrouverai six mois plus tard.

Accoucher de ce qui était déjà là

Créer devient alors une manière d’accoucher de l’image.

Je l’ai portée quelque temps. Elle a rencontré des souvenirs, des œuvres et des idées. Elle a changé de forme. Puis, à un moment, il faut bien la faire sortir.

C’est là qu’intervient ce que j’appelle la Réflexance.

Le mot rejoint à sa façon l’idée de maïeutique : faire accoucher une pensée.

Mais il ne s’agit pas seulement d’aider quelqu’un d’autre à trouver ses réponses. Écrire, dialoguer ou créer permet aussi de travailler notre propre monde intérieur.

En essayant d’expliquer un poème, je découvre souvent que je n’avais pas encore compris ce que j’avais écrit.

Les réponses étaient déjà là.

Dans une image.

Dans un rythme.

Dans un mot revenu plusieurs fois sans que je sache pourquoi.

Il fallait seulement les laisser remonter.

Écrire ne consiste donc pas uniquement à transmettre une pensée déjà terminée.

C’est continuer à la découvrir.

Écrire.

Dialoguer.

Questionner.

Revenir.

Faire dialoguer les œuvres

Petit à petit, cette façon de regarder rejoint ce que j’appelle la Noétique.

Lire entre les lignes.

Faire dialoguer les œuvres.

Relier un mythe à un film, une peinture à un souvenir, un bourdon à une idée philosophique.

Il ne s’agit pas d’accumuler les références pour montrer qu’on connaît des trucs. Il s’agit d’apprendre à faire des liens.

En cherchant l’auteur d’une image, ses influences ou les œuvres qui semblent lui répondre, je ne cherche pas nécessairement une filiation certaine.

Peut-être n’a-t-il jamais vu le film auquel son œuvre me fait penser.

Peut-être que le rapprochement n’existe que dans mon regard.

Mais ce rapprochement peut tout de même produire quelque chose.

Une nouvelle question.

Une nouvelle lecture.

Une nouvelle image.

C’est là que la Sérendipité entre en jeu.

Le hasard ne suffit pas. Il faut lui offrir un terrain fertile.

Plus notre regard rencontre des histoires, des images, des auteurs, des paysages et des expériences, plus il devient capable de créer des rapprochements inattendus.

La créativité n’est peut-être rien d’autre que cela :

une rencontre entre deux idées qui ne s’étaient encore jamais parlé.

Faire vivre plutôt qu’impressionner

C’est aussi pour cette raison que je me méfie de la recherche de performance.

Je rencontre parfois des textes qui veulent impressionner avant de raconter.

De grands mots.

Des images spectaculaires.

Des références accumulées.

Des rimes pour le plaisir des rimes.

Tout cela peut être magnifique. Mais lorsque le poème oublie de faire vivre quelque chose, il me laisse souvent à la porte.

À l’inverse, un simple remous qui ride un reflet, un bourdon qui manque sa fleur ou une petite abeille derrière une fenêtre peuvent parfois raconter bien davantage.

Je cherche moins des mots compliqués que des images qui continuent à vivre après la lecture.

Je ne sais toujours pas si c’est une méthode.

J’ai simplement toujours fonctionné ainsi.

Je regarde.

Quelque chose résonne.

L’image tourne dans ma tête, rencontre d’autres images et finit par demander à sortir.

Alors j’essaie de lui donner une forme.

Je crois que la poésie ne commence pas quand on écrit.

Elle commence quand on apprend à regarder.

Le reste n’est peut-être qu’une tentative de partager ce regard.


Poursuivre à l’atelier

Cette démarche se prolonge dans l’Atelier poésie. Tu peux aussi commencer par Apprendre à regarder ou découvrir Les petits principes du Chant des Mots.

Tu m’envoies ta matière.
Je la lis attentivement.

Si je peux t’aider, je te propose un cadre et un tarif adaptés.
Rien n’est engagé avant ton accord.

Même trois lignes suffisent. Ce que tu écris parle déjà pour toi.
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ❌ NON
Obligatoire : ✅ OUI
Obligatoire : ❌ NON